Littérature : Imbolo Mbue, « Emke » sa 1e nouvelle en attendant certainement le best seller

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Passionné d’ecriture, je me suis permis de traduire la première nouvelle de cette Camerounaise dont on dit du bien pour avoir un aperçu de sa plume et vous en faire partager.  Toutefois, concernant son livre à paraitre (Avril 2016):  « Les débuts de l’affaire remontent à octobre 2014, lors de la Foire du livre de Francfort où s’achètent et se vendent les droits d’édition entre maisons, agents littéraires et auteurs. La nouvelle fait alors l’effet d’une petite bombe : Random House aurait acheté pour un million de dollars les droits du premier roman d’une Camerounaise de 33 ans. Du jamais vu. Le vendeur, c’est l’agence Susan Golomb. Le livre, qui n’a pas encore été publié, a pour titre provisoire The longings of Jende Jonga.  Evidemment, c’est une pure merveille. Chez Random House, David Ebershoff déclare qu’il est écrit avec « une dose égale d’intelligence, d’empathie et de talent ». Pour l’agent Susan Golomb, l’auteur « a dépeint des personnages parmi les plus délicieux et rafraîchissants de la littérature contemporaine, avec tous leurs espoirs, leurs désirs et leurs déceptions ». Les comparaisons sont dores et déjà flatteuses, sans que personne ou presque n’ait jamais pu lire une ligne du livre : on évoque la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie et la Bengalie Jhumpa Lahiri. Mbue ferait partie de la « nouvelle génération d’écrivains africains récemment découverts » comme NoViolet Bulawayo, Teju Coleet Dinaw Mengestu, rien que ça. »

Lisons

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Emke

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C’est une maladie du sang, lui dit le docteur.

Il ne posa pas beaucoup de questions – il savait à propos de la maladie plus que certains qui venaient se faire soigner. Il savait que le sang est la rivière du corps et avec sa contamination, son corps pourrait bientôt se ratatiner et mourir comme les plantes sur la berge d’une rivière asséchée. Il savait cette vérité et pourtant il n’a pas montré une grande tristesse à la nouvelle, seul un optimisme fragile. Bolow et moi sommes restés à ses côtés ces premiers jours, regardant comme des experts réputés en deux, trois et parfois assez pour former une demi-lune  venaient autour de lui. Ils lui ont posé des questions au sujet de son appétit, son sommeil, ses excréments. Ils lisaient des notes dans son tableau, écoutaient les battements de son corps, chuchotaient les uns aux autres, et quittaient de la chambre la tête baissée. Les médicaments que les infirmières ont mis dans son bras et son dos à travers ses veines l’ont assoupis mais son sommeil était léger, se terminant quand il s’éveilla en chaleur et transpirant des cauchemars alimentés par trop de produits chimiques pompés dans son corps. Après qu’il s’essuyait, il nous disait à propos de ses cauchemars. Dans l’un, une main sans corps lui avait donné un verre de sang, qu’une voix de bébé lui demandait de boire d’une gorgée. Dans l’autre, il a vu sa tête sur un plateau se moquant de lui. Au cours de quelques semaines, il devint maigre puis squelettique. Ses amis se sont rangés à ses côtés gardant son moral haut et il garda les leurs élevés aussi. Quand nous quittions  sa présence, nous pleurions de voir sur ce lit un homme dont l’esprit et l’âme étaient bien mais dont le corps apparaissait avoir perdu la moitié de son contenu.

Il fit une règle pour tous ceux qui venaient lui rendre visite : pas de pleurs. De quoi pleurez-vous, il nous demandait avec un court rire. Oui, de quoi pleurons nous, nous nous demandions. C’était Emke, après tout. Il allait devenir un guérisseur pour d’autres. Pourquoi ne pourrait-il pas se guérir lui-même? Il voulait devenir docteur parce qu’il était certain que donner à quelqu’un une bonne santé c’était lui donner un motif de continuer à vivre. La bonne santé pour tous, il disait toujours, est ce dont l’Afrique a le plus besoin. Le discours sur l’avenir de l’Afrique reposant sur l’institution des démocraties exemplaires l’amusait. Ce fantasme des idéologies de l’ouest ne prendra jamais racine parmi notre peuple, il disait souvent. Pour lui, tous les hommes n’étaient pas égaux donc tous les votes ne devraient pas emporter le même poids. Parce que les vieux sont plus sages que les jeunes, on devrait donner à leurs votes plus de poids. Parce que les riches sont plus puissants que les pauvres; on devrait considérer leur votes plus puissants. Est-ce que tout ceci ne devrait pas être admis et intégré dans un tableau, argumentait il toujours. Et qu’en est-il des lignes tribales qui traversent les pays africains trop petit pour tous les supporters ? De telles lignes poussent les électeurs à choisir les candidats non pas sur le mérite de leur intellect mais sur la conviction qu’avoir un leader de sa tribu était un sûr moyen pour obtenir les routes des villages ancestraux bitumées, et qui ne voudrait pas cela ? L’hypocrisie de l’ouest, il s’en moquait. Dans quelle planète les hommes sont-ils égaux ? Même en Amérique, ce grand pays, cette nation parfaitement démocratique, les riches sont élevés au-dessus des pauvres et la jeunesse est célébrée par-dessus les âges. Ainsi, non, il dirait, ce que nous avons besoin de retour à la maison, ce n’est pas quelques absurdes idées importées de gouvernement mais la chance de vivre en bonne santé et de nous gouverner nous-mêmes comme ça nous convient.

Ah, Emke, formidable Emke.

Nous ne saurons bientôt la vie sans lui, nous nous sommes dits.

 Nous nous convainquîmes  que cette maladie était juste une aberration passagère, et il a convaincu ses parents pareillement. Il leur a dit de rester à la maison et attendre qu’il vienne à les visiter après sa sortie d’hôpital. Peut-être par l’espoir que seuls les parents ont, l’espoir que leur progéniture leurs survivront, ou peut-être parce qu’ils lui faisaient confiance, ils sont restés en Afrique et ont raté leur chance de le voir combattre cette maladie méprisable.

Mais je ne pouvais manquer une chance.

J’etais avec lui chaque heure libre que j’avais. Je m’asseyais sur la chaise à sa gauche et le dévisageait endormi, attendant que ses yeux s’ouvrent à nouveau. Quand ils s’ouvraient, je lui disais qui était venu le voir, et quels souhaits et présents ils lui avaient apportés. La plupart du temps, il hochait simplement  la tête et se rendormait de retour dans ses rêves à glacer le sang. Les jours où il restait éveillé, nous parlions à voix basse à propos de sujets fragiles : les chaussures violettes qu’un médecin portait, le mauvais goût de la nourriture de l’hôpital, la nouvelle coupe de cheveux de Bollow. Sa maladie était assise entre nous comme un feu de forêt d’août, brulant. Avec chaque coup d’œil sur lui, mon cœur s’agrandissait, submergé de la beauté qu’il était même dans son état de laideur. Il me tardait de le saisir et de le retenir et lui demander de me prendre avec lui s’il devait partir. D’autres fois, j’aspirais à m’enfuir avec son corps diminué et le guérir par un moyen que je croyais seul pouvoir. Toujours, je souhaitais qu’il me verrait assis à côté de son lit et ressentir quelque chose de différent à mon égard—quelque chose comme ce que je ressentais à son égard – mais je pouvais voir sur ses yeux fermés qu’il n’y était plus. Je n’avais pas à me plaindre de lui. La femme qui pouvait lui exiger  en sa qualité propre ne pouvait être assise qu’en Sierra Leone et attendre les nouvelles de son rétablissement

Il n’y aurait pas de telles nouvelles, car il est mort dans son sommeil au cours d’une nuit pluvieuse. Je m’étais réveillé ce matin grelottant d’un rêve dont je ne me souviendrais jamais. Sur le trajet en bus de l’école au travail et du travail à l’hôpital, je regardais la pluie qui descendait, contente d’elle-même. Lorsque je suis entré dans sa chambre, il n’y était pas. Pendant un bref moment, j’ai pensé que je l’ai vu flottant au-dessus de son lit, mais la seconde suivante il n’y était plus. Alors que je marchais vers la station des infirmières pour demander à quelqu’un où il pourrait être, j’ai vu Bolow courir dans le couloir, les mains sur la tête, la bouche grande ouverte.

Disparu! Disparu!

Quoi? Qu’est-ce que tu veux dire, Bolow ?

Emke nous a laissé ! Emke est parti!

Un an plus tard, je le voyais encore dans mes rêves, me disant ce que j’aurais souhaité qu’il me dise dans la vie ; me tenant la façon dont j’aurais souhaité qu’il me tienne. À la fin de chaque rêve, il quitte pour commencer un voyage vers un pays où tout est fait d’eau. Je vois le pays à une distance, qui coule éternellement. Je cours après lui, mais il se transforme en eau et est avalé par le pays. Je me réveille de ces rêves et mon lit est mouillé. Je pleure mais les larmes ne sont pas aussi cru que ceux que j’ai pleuré le jour où je l’ai vu dans un cercueil sans fioritures dans une maison funéraire à Harlem. Ce fut ma dernière chance de le retenir, mais tout ce que je pouvais faire était de tomber sur mes genoux.

Son père est venu prendre son corps pour le village de ses ancêtres à cinquante miles à l’extérieur de Freetown. Bolow et moi sommes allés avec lui à l’aéroport. À l’arrière de la voiture funéraire, Emke était congelé avec un sourire, vêtu d’un costume, qu’il n’aurait jamais choisi pour lui-même, emballé dans une glacière pour le voyage à cinq pattes. Je voulais saisir la main de Bolow et y sangloter chaque fois que nous conduisions en passant devant un lieu où lui et moi avions visité avec Emke, mais tout ce que je pouvais faire était d’essuyer mes yeux et mon nez avec l’ourlet de ma veste. À ma droite, le père d’Emke assis regardant aussi perdu que mon grand-père avait regardé ce jour par l’océan quand nous avions enterré mon oncle. Je voulus lui dire  que mon grand-père avait survécu à l’enterrement de son seul enfant. Je voulus lui dire que sûrement lui aussi survivra la mort de Emke, mais je ne le pus pas. Les fractures de cœur sont de bien différentes façons et la méthode de guérison diffèrent d’un humain à un humain. Parfois, il n’est pas possible de survivre à une  souffrance telle que ceci.

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Imbolo Mbue est une écrivaine camerounaise vivant à New York City. Cette histoire est son premier ouvrage publié . Son premier roman , les désirs de Jende Jonga , paraitra à travers Random House en début 2016 .

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EMKE

It is a disease of the blood, the doctors told him.

He didn’t ask many questions—he knew about the disease more than some who came in to treat him. He knew that blood is the river of the body and with his being contaminated, his body might soon shrivel up and die like plants on a dried river bank. He knew this truth and yet he showed no great sorrow at the news, only a frail optimism. Bolow and I stayed by his side in those first days, watching as esteemed experts came in pairs and threes and sometimes enough to form a half moon around him. They asked him questions about his appetite, his sleep, his excrements. They read notes in his chart, listened to the beatings of his body, whispered to each other, and left the room with their heads down. The medicine, which the nurses put in through veins in his arm and back, made him drowsy but his sleep was light, ending when he awakened hot and sweaty from nightmares fueled by too many chemicals pumped into his body. After he had toweled off, he would tell us about the nightmares. In one, he was given a glass of blood by a hand without a body, and asked by a baby’s voice to drink it all in one sip. In another, he saw his head on a tray, laughing at him. Over the course of a few weeks, he became lean, then skeletal. His friends filed in and kept his spirits high and he kept theirs high too. When we left his presence we cried, for we saw on that bed a man whose mind and soul were well but whose body appeared to have lost half its contents.

He made a rule for all who came to visit him: no crying. What are you crying for, he would ask us with a short laugh. Yes, what are we crying for, we would ask ourselves. This, after all, was Emke. He was going to be a healer of others. Why would he not heal himself? He wanted to become a doctor because he was certain that to give a man good health was to give him a life worth continuing. Good health for all, he always said, is what Africa most needs. The talk about the future of Africa resting on the institution of exemplary democracies amused him. Such fancy Western ideologies will never take root among our people, he often said. To him, all men were not equal and so all votes should not carry equal weight. Because the old are wiser than the young, their votes had to be given greater weight. Because the rich are more powerful than the poor, their votes had to be seen as mightier. Shouldn’t all this be admitted and tabulated, he always argued. And what about the tribal lines that run across African countries too small to bear them all? Such lines push voters to choose candidates not on the merit of their intellect but on the belief that having a leader from one’s tribe was a sure way of getting the roads to ancestral villages tarred, and who wouldn’t want that? The hypocrisy of the West, he would scoff. In what planet are all men equal? Even in America, this great country, this perfectly democratic nation, the rich are elevated over the poor and youth is celebrated over age. So no, he would say, what we need back at home isn’t some absurd imported idea of government but a chance to live in good health and govern ourselves as we see fit.

Ah, Emke. Marvelous Emke.

We will not soon know life without him, we told ourselves. We convinced each other that his disease was only a passing aberration, and he convinced his parents likewise. He told them to stay home and wait for he would be coming to visit soon after his release from the hospital. Perhaps out of the hope which only parents have, the hope that their offspring will outlive them, or perhaps because they trusted him, they stayed in Africa and missed their chance to watch him battle that despicable illness.

But I couldn’t miss any chance.

I was with him every free hour I had. I sat on the chair to his left and stared at him as he slept, waiting for his eyes to open again. When they opened, I told him who had come to see him, and what wishes and gifts they’d brought for him. Most times he simply nodded and went back to sleep, back to the place of the bloodcurdling dreams. On the days when he stayed awake, we spoke in whispers about flimsy subjects: the purple shoes one doctor was wearing, the tastelessness of the hospital food, Bolow’s new haircut. His disease sat between us, like an August forest fire, burning away. With every glance at him my heart enlarged, overcome at the beauty he was even in his state of ugliness. I longed to grab him and hold him and ask him to take me with him if he must go. Other times I yearned to run off with his shrinking body, and heal him in a way I believed only I could. Always, I wished he could see me sitting by his bed and feel something different towards me—something close to what I felt towards him—but I could see even on his closed eyes that it was not there. I had no claim to him. The woman who could claim him as her own could only sit in Sierra Leone and wait for news of his recovery.

There would be no such news for he died in his sleep on a rainy night.

I had awoken that morning shivering from a dream I’ll never remember. On the bus ride from school to work and from work to the hospital, I watched the rain coming down, content with itself. When I entered his room, he was not there. For a brief moment I thought I saw him floating over his bed, but the next second he was there no more. As I was walking towards the nurses’ station to ask someone where he might be, I saw Bolow running down the corridor, his hands on his head, his mouth wide open.

Gone! Gone!

What? What do you mean, Bolow?

Emke has left us! Emke is gone!

A year later and I still see him in my dreams, telling me what I wished he’d told me in life; holding me the way I wished he’d held me. At the end of every dream he leaves to start a journey towards a country where everything is made of water. I see the country in a distance, flowing eternally. I run after him but he turns into water and is swallowed by the country. I wake up from these dreams and my bed is wet. I cry but the tears are not as raw as the ones I cried on the day I saw him in an unadorned casket at a funeral home in Harlem. That was my last chance to hold him but all I could do was fall on my knees.

His father came to take his body to his ancestral village fifty miles outside Freetown. Bolow and I went with him to the airport. In the back of the funeral-home car, Emke lay frozen with a grin, wearing a suit he would never have chosen for himself, packed in an ice box for the five-legged journey. I wanted to grab Bolow’s hand and sob into it whenever we drove past a place he and I had visited with Emke, but all I could do was wipe my eyes and nose with the hem of my jacket. To my right, Emke’s father sat looking as lost as my grandfather had looked that day by the ocean when we buried my uncle. I wanted to tell Emke’s father about my grandfather, that he had survived burying his only son. I wanted to tell him that surely he too will survive Emke’s death, but I didn’t. The heart fractures in many different ways and the method of healing differs from human to human. Sometimes it is not possible to survive a suffering such as this.

Imbolo Mbue is a Cameroonian writer living in New York City. This story is her first published work. Her debut novel, The Longings of Jende Jonga, will be out from Random House in early 2016.

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